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Amory Lovins, producteur de bananes

dimanche 23 mai 2010, par PH

Amory Lovins est un personnage sympathique. Il vit dans une grande maison solaire dans les grandes plaines et il y fait pousser des bananes dans sa serre lors qu’il fait très froid dehors.

Il passe pour le pape de l’efficacité énergétique, il a écrit le livre « facteur 4 » : Doubling wealth, Halving ressources. Une sorte de catalogue d’étiquettes "énergie", qui nous ferait presque oublier que c’est en Europe que l’on a inventé les maisons passives.

Remarquons quand même qu’il s’agit en France de diviser nos émissions de gaz à effet de serre par 4 et aux États-Unis par 16... Alors diviser par deux l’utilisation des ressources en prenant pour base les États-Unis où l’on consomme deux fois plus d’énergie qu’en Europe pour à peine 20 % de PIB de plus paraît notoirement insuffisant.

Voilà donc notre Amory qui en 2009, vient faire une conférence à Paris, le magazine Time l’aurait classé dans les 100 personnes les plus influentes du monde et voilà la leçon qu’il est venu nous donner le 12 mai 2009, l’article est de Agnès Sinai sur actu-environnement

Le nucléaire, aberration économique

Cas d’école de l’inefficacité énergétique, le nucléaire est présenté par Lovins comme une aberration thermodynamique et économique. Son effondrement sur les marchés (« nuclear power’s market collapse ») est, selon Lovins, une bonne nouvelle pour le climat et la sécurité internationale : la chute du nucléaire permet d’investir 2 à 20 fois plus dans les secteurs de petites unités de production et de distribution d’énergie (co-génération, biomasse, petite hydraulique, réseaux électriques intelligents) et libère 104 leviers macro économiques pour financer d’autres secteurs - éducation, santé publique, développement. Le choix nucléaire français, selon Lovins, n’est pas un franc succès : il a servi à diffuser le coûteux chauffage électrique chez un quart des ménages français ; la France importe un tiers de son énergie, 8 Twh par an d’Allemagne, pour couvrir ses pics de consommation ; elle n’a réduit sa facture pétrolière que d’un dixième depuis 1973, et consomme 12% de plus de pétrole per capita que l’Italie, qui est pourtant sortie du nucléaire… Le nucléaire ne produit que 18% de son énergie finale, son indépendance énergétique n’est que de 6%, et elle importe tout son Uranium. Sa facture énergétique a atteint un record en 2008 : 80 milliards de dollars. Et, pour couronner le tout, la France émet plus de CO2 qu’au milieu les années 80… Un bilan somme toute peu convaincant, selon le président du Rocky Mountain Institute.

Dans ce avalanche d’informations, éclairons le lecteur :

Les 80 milliards d’importations d’énergie c’est du gaz et du pétrole, 8000 tonnes d’uranium ne comptent que pour quelques centaines de millions d’ euros dans ces importations ; maintenant si Amory Lovins veut nous parler d’importations, et bien faisons le calcul : si nous avions produit notre électricité spécifique avec du charbon comme tout le monde, nous aurions donc dû payer 150 millions de tonnes à au moins 100 €, soit 15 milliards d’ euros de plus, sans compter le coût du gaz. 2008, ce n’est vraiment l’année pendant laquelle les français ont regretté leur parc nucléaire.

Il y a des échanges d’électricité entre les pays européens, la France est globalement exportatrice à hauteur de quelques dizaines de TWh, elle est déficitaire de 8 TWh avec l’Allemagne sur une consommation globale de 500 TWh. Lorsqu’on sait que les antinucléaires veulent décupler les lignes haute-tension pour diffuser l’électricité provenant de centrales solaires en Espagne et d’éoliennes de la Mer du Nord, critiquer 2% d’énergie échangée est assez ridicule.

« Nous consommons 12% de pétrole en plus par habitant par rapport à l’Italie », c’est regrettable ; néanmoins en Italie le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat est 7% plus faible qu’en France, la densité y est aussi deux fois plus élevée. Ajoutons aussi que le climat moins clément et l’utilisation de fioul dans le chauffage contribuent aussi à l’expliciter ce fait.

« Nous émettons plus de CO2 qu’au milieu des années quatre-vingt » : Le milieu des années 80 après deux chocs pétroliers correspond à un minimum de consommation de pétrole de la France. La consommation de carburant et la production de gaz à effet de serre augmentent avec la croissance économique, et en effet, nos voitures sont devenues plus grosses, nous voyageons plus, cela n’a rien à voir avec le nucléaire, qui aurait plutôt freiné cette tendance en encourageant la construction de lignes TGV. Sans le programme nucléaire, compte-tenu de l’augmentation de la consommation d’énergie électrique, nos émissions de CO2 auraient dû continuer à croître comme partout ailleurs.

Des reproches injustifiés, surtout de la part d’un physicien...

Maintenant allons un peu plus loin :

En juillet 1998, le CEREN a publié une étude expliquant pourquoi les habitations chauffées à l’électricité consommaient 111 kWh/m2/an de moins que celles chauffées au gaz : plus de la moitié de ce phénomène résulte de la modularité du chauffage électrique. La souplesse du chauffage électrique incite à chauffer seulement lorsqu’on en a besoin, les causes secondaires sont une meilleure isolation, l’effet de prix qui évite le gaspillage, et enfin dans les maisons une utilisation du chauffage complémentaire au bois. Quelque soit l’année de construction une habitation chauffée à l’électricité consomme moins d’énergie finale qu’une maison chauffée au gaz. En tenant compte des coûts énergétiques de transport du gaz que l’ADEME oublie et de la différence de consommation des deux modes de chauffage, « l’aberration thermodynamique » n’existe pas : :

En fait le chauffage électrique nucléaire a réalisé ce dont les écologistes rêvaient :

un mode de chauffage sans émissions de polluants atmosphériques,

qui introduit les normes d’isolation les plus sévères,

modulable pour s’en servir seulement lorsqu’on a besoin,

à un coût suffisamment élevé pour inciter à la sobriété,

et qui incite à utiliser la biomasse en complément.

Un jugement sur le chauffage électrique n’est valide que s’il tient compte des conditions d’isolation et des sources d’électricité. Bernard Reynier a montré [1]que pour une maison basse consommation (RT2012) même avec un parc électrique en partie carboné, le chauffage électrique était le moins cher sur 20 ans avec des émissions de CO2 inférieures à celles d’un chauffage au gaz. Paradoxalement, les députés vont interdire le chauffage électrique dans la construction neuve, lorsqu’il devient intéressant d’en poser. [2].

On voit donc qu’Amory Lovins s’est totalement fourvoyé dans son jugement sur le chauffage électrique en France ; mais le plus amusant apparaît lorsqu’on s’intéresse à la manière dont se chauffent les américains. Depuis les années 1970, ceux-ci sont passés principalement au gaz, [3] et à ... l’électricité (c’est à dire en fait au charbon) :

Mais qu’entend-t-on par chauffage électrique ? On aurait pu penser que les américains feraient au moins fonctionner leur climatisation à l’envers, nenni :

Le chauffage électrique aux États-unis, c’est bien des convecteurs. Au niveau efficacité énergétique, Amory a pas mal de travail à faire chez lui avant de venir nous donner des leçons, et les antinucléaires devraient réfléchir un peu avant d’applaudir bêtement.

Amory qui vient d’un continent riche en ressources fossiles et renouvelables, vient faire la leçon à un pays pauvre, sobre et ingénieux ; on s’est bien moqué de nous...

Plutôt que l’opinion d’Amory Lovins, nous préférons retenir celle du britannique Dave Mart :

France seems set to be the first post fossil fuel economy in the world.
 [4]

Même s’il nous reste beaucoup d’efforts à faire ...


Voir en ligne : Rencontre avec Amory Lovins, président du Rocky Mountain Institute


[2Espérons que ce soit pour privilégier les PAC

[3proportionnellement on se chauffe moins au fioul aux États-unis qu’en France

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